Opinion Internationale : Philippe Jock, bonjour et merci de nous recevoir dans cette belle CCI de Martinique. Vous avez rencontré la semaine dernière Manuel Valls, ministre des Outre-mer. Qu’avez-vous retenu de cet échange ?
Philippe Jock : L’objet de cette rencontre était clair : parler de la transformation de l’économie martiniquaise. Une volonté exprimée par le ministre, que nous partageons en tant qu’acteurs économiques.
Nous avons cette ambition de faire évoluer notre modèle, de le rendre plus inclusif, plus solidaire, et de remettre en marche l’ascenseur social. Car, au fond, les crises sociales à répétition trouvent leur origine dans un profond sentiment – et une réalité – d’inégalités croissantes.
Cette rencontre a été utile. Le ministre a pu mesurer que les acteurs économiques sont prêts à travailler à cette transformation. Nous lui avons présenté des constats, mais aussi des propositions. Le premier constat est que la priorité doit être donnée à l’éducation. On ne transformera pas ce territoire si nos jeunes ne sont pas d’abord éduqués, puis formés aux métiers de demain, mais aussi à ceux qui structurent encore notre économie aujourd’hui.
Nous avons insisté sur les transitions à réussir : démographique, écologique, énergétique, numérique… Ces transitions doivent devenir des leviers de développement. Notre ambition est de bâtir une économie nouvelle à partir de ces transformations.
Avez-vous été satisfait des annonces du ministre ? Certains regrettent une absence de mesures concrètes, en dehors d’une contribution de dix millions d’euros pour les entreprises frappées par les violences de l’automne dernier. Vous partagez cette frustration ?
Ce que vous dites est juste. Il y a encore peu d’engagements concrets. Mais j’avais compris que ce déplacement du ministre était d’abord un temps d’écoute. Et cette écoute, nous l’avons eue : sur une heure dix d’échange, il nous a écoutés pendant cinquante-cinq minutes.
Son propos a été court, mais clair. Il a pris note de nos propositions, pour voir dans quelle mesure l’État pourrait nous accompagner. Mais l’époque où les ministres arrivaient avec des solutions toutes faites est révolue. Nous devons, nous Martiniquais, construire notre projet. C’est à nous de proposer, d’agir, et de faire vivre cette ambition collective. L’État peut nous y aider, mais il ne fera pas le travail à notre place.
Le ministre a placé sa visite sous l’angle de la lutte contre la vie chère, avec l’annonce d’une future loi. Mais n’y a-t-il pas là une erreur d’angle ? L’enjeu principal n’est-il pas plutôt le développement économique dans son ensemble plutôt que l’angle étroit de la vie chère ?
En tant qu’entrepreneur, je suis évidemment attaché au développement. Mais je comprends que le ministre ait choisi cet axe, car la vie chère est une urgence sociale. Ce sujet a généré des violences qui ont causé des dégâts économiques considérables ces derniers mois.
Il a fait un choix politique, et il faut le reconnaître : son séjour a été très politique. Mais pour moi, seuls le développement économique et un véritable partage des richesses permettront de régler les problèmes structurels, y compris ceux liés à la vie chère. Il faut traiter les causes, pas seulement les symptômes.
Ce choix politique ne s’est-il pas fait, justement, au détriment des entrepreneurs ?
Je ne dirais pas cela. Le ministre a passé plus de deux heures avec les acteurs économiques. Il nous a écoutés, il a dit qu’il croyait en l’entreprise. Ce que nous attendons maintenant, ce sont des actes. Et ces actes dépendront aussi de notre capacité, nous, acteurs économiques, à formuler des propositions concrètes et crédibles, en lien avec les collectivités.
J’ai retenu également son inquiétude sur la santé financière – voire la santé politique – de la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM). Et cela ne peut que nous interpeller, car c’est cette collectivité qui doit aussi porter une vision économique pour notre territoire.
Une dernière question : le ministre a rencontré les représentants du RPPRAC, instigateurs des violences qui ont tant coûté aux entreprises martiniquaises. Était-ce, selon vous, une faute politique ?
Je serai plus nuancé. Cette rencontre a été sollicitée par nos élus – quatre parlementaires sur cinq l’ont souhaitée – ainsi que des maires et des syndicats salariés. Je peux comprendre que le ministre ait accepté d’y répondre.
Ce que je regrette, en revanche, c’est qu’il n’ait pas initialement prévu de visite aux entreprises qui ont été pillées ou attaquées.
Il faut comprendre que Manuel Valls agit dans une logique politique. Il a répondu à une demande politique. À nous désormais de faire entendre aussi la voix de l’économie réelle, celle des entrepreneurs, des salariés, de ceux qui construisent.
Au fond, ce que je retiens de cette visite, c’est qu’il nous appartient, à nous Martiniquais, de construire un véritable projet de développement. Il ne faut pas attendre que l’État pense à notre place. Il ne fera pas pour nous. Il pourra faire avec nous, s’il le souhaite. Mais l’initiative doit venir d’ici. Et cela, c’est un message extrêmement important.
Propos recueillis par Michel Taube