La chronique de Patrick Pilcer
18H19 - lundi 31 mars 2025

Marine Le Pen condamnée : la loi est la même pour tous, y compris pour ceux qui prétendent incarner le peuple. La chronique de Patrick Pilcer

 

La condamnation de Marine Le Pen, en première instance, à cinq ans d’inéligibilité par le tribunal correctionnel de Paris pour détournement de fonds publics européens devrait-il vraiment faire débat ?

Elle ne fait que rappeler une vérité élémentaire : nul n’est au-dessus de la loi, pas même ceux qui, à longueur de campagne, prétendent parler au nom du peuple, pas même ceux qui proposent à chaque élection un renforcement des sanctions, pas même ceux qui scandent fort « tous pourris » sans se regarder dans une glace.

Et pourtant, comme à chaque fois que la justice s’applique à un dirigeant politique, quelle que soit son étiquette politique, les cris d’indignation fusent : « manœuvre politique », « justice instrumentalisée », « vol du scrutin de 2027 ». Cette fois encore, Marine Le Pen tente de se poser en victime du système. Mais les faits sont têtus, et la chronologie aussi.

Une stratégie d’évitement devenue contre-productive

Ce procès aurait pu avoir lieu depuis longtemps. Mais Marine Le Pen, rompue aux joutes judiciaires — rappelons qu’elle est avocate de formation —, a multiplié les recours, les manœuvres procédurales et les demandes de report, au point de repousser pendant des années l’échéance. Elle savait pertinemment que cette affaire finirait devant un juge. Elle connaissait les risques, comme tous ceux qui ont été confrontés à des accusations similaires — François Fillon le premier. Elle a choisi de les ignorer.

Qu’un jugement intervienne à deux ans de l’élection présidentielle n’est donc pas un complot : c’est la simple conséquence directe de sa propre stratégie de temporisation. Peut-être croyait-elle, par son poids électoral, pouvoir échapper à la justice. Peut-être s’est-elle crue, justement, au-dessus des lois qu’elle prétend vouloir renforcer avec sévérité.

La République applique le droit, et rien que le droit

Le jugement est limpide : Marine Le Pen a été reconnue coupable, en première instance, d’avoir rémunéré avec des fonds européens des collaborateurs qui travaillaient en réalité pour son parti politique. On attendra bien sûr le jugement en appel, mais elle a bien été condamnée en première instance. Ce type de détournement de fonds publics est lourdement sanctionné en droit français. Ce n’est pas une exception, ni une nouveauté : nombre d’élus ont été condamnés pour des faits similaires, certains ont même été emprisonnés. Pourquoi Marine Le Pen y aurait-elle échappé ? Et on attend avec impatience le procès en appel concernant le Modem et François Bayrou, ou les suites de l’enquête de l’Office antifraude européen sur LFI et Mélenchon, pour des faits similaires.

Ceux qui parlent de « justice politique » devraient s’interroger sur ce qu’ils proposent à la place : une immunité automatique pour les candidats à la présidentielle ? Une justice à deux vitesses, où les femmes et hommes politiques seraient au-dessus des lois ? Quelle ironie, pour ceux qui prétendent incarner l’ordre, la rigueur, l’exemplarité !

Le danger, c’est de disqualifier la justice pour justifier l’ambition

Le plus grave n’est pas la condamnation elle-même. C’est la façon dont Marine Le Pen, ses soutiens, comme beaucoup d’élus de tous bords, tentent d’en faire une preuve du « complot des juges » contre la volonté populaire. Comme si le fait d’être arrivée deux fois au second tour de la présidentielle, ou de simplement se présenter au suffrage populaire, devait lui conférer une impunité judiciaire.

Mais la démocratie, ce n’est pas l’impunité des plus forts. C’est l’égalité devant la loi. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme le dit aussi dans son article 7 : « Tous sont égaux devant la loi… » ! Que l’on soit faible ou fort, riche ou pauvre, puissant ou non, depuis la haute antiquité, depuis Clisthène au VIème siècle avant notre ère, dans la démocratie athénienne, le principe d’isonomie est gravé dans le marbre : tout être humain doit être traité de la même façon par la loi, aucun individu ne doit avoir le moindre privilège devant la loi !

La stratégie de victimisation permanente du RN, déjà bien rodée, franchit ici une nouvelle étape. Elle cherche à faire passer une condamnation judiciaire — fondée, motivée, publique — pour un acte d’autoritarisme, pour un coup d’État anti-démocratique, pour une prise de pouvoir de la part des juges. Ce serait faire oublier que notre République repose sur trois piliers, sur trois pouvoirs, le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Un équilibre indispensable, un équilibre sur trois piliers forts.  Ce renversement du réel est dangereux. Il sape la confiance dans les institutions, non pas parce que celles-ci seraient injustes, mais parce que le RN refuse de reconnaître leur légitimité dès lors qu’elles le contraignent.

Une candidature n’est pas un totem d’immunité

Enfin, rappelons que la justice n’a pas disqualifié une idée ou un courant politique. Elle a jugé une personne, dans le cadre d’un procès équitable. Le RN peut présenter un autre candidat. Il l’a déjà fait aux européennes avec Jordan Bardella. Il est libre de proposer ses idées, son programme, sa vision. Mais ce n’est pas à la justice de s’effacer pour ne pas gêner une stratégie électorale.

Marine Le Pen n’est pas empêchée de se présenter à cause d’un complot. Elle est inéligible parce qu’elle a sciemment violé la loi, et la lecture du jugement de première instance est édifiant. Et elle doit en assumer les conséquences, comme n’importe quel citoyen.

Quand on prétend incarner l’autorité, on commence par la respecter

Ce jugement est un rappel salutaire : la République n’a pas à plier devant ceux qui clament qu’ils la sauveront. Ceux qui veulent incarner l’État doivent être les premiers à respecter ses règles. Ce devoir d’exemplarité est même nécessaire.

Dans une époque où tant de responsables politiques se posent en victimes, en incompris ou en martyrs, il est bon de rappeler que la justice n’est pas l’ennemie de la démocratie. Elle en est l’un des piliers. Et que ceux qui refusent d’y répondre comme les autres ne sont pas des héros. Ce sont des fraudeurs.

La véritable question qui devrait agiter les rédactions des journaux en continu ou les états-majors des partis politiques ne devrait pas être sur l’éventuelle sévérité contre le Pen, Fillon ou Sarkozy mais sur l’incompréhension de nos concitoyens sur la lenteur de la Justice, sur son manque de moyen ou sur le possible manque de sévérité contre les narcotrafiquants, contre les homicides routiers, contre les prêcheurs de haine, contre les auteurs d’actes antisémites, contre les « loups solitaires », contre les ennemis de la République… Mais là, le silence règne…

 

Patrick Pilcer
Président de Pilcer & Associés, conseil et expert sur les marchés financiers